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De L'Illustration à France Illustration

Entre août 1944 et octobre 1945, s'ouvre une courte parenthèse dans l'histoire de L'Illustration. Parenthèse ponctuée par la publication de trois numéros spéciaux, en guise de galop d'essai pour la nouvelle équipe qui entend relancer le magazine sous le titre France Illustration. Une relance effective dès octobre 1945 mais qui n'aura pas le même succès que son glorieux prédécesseur.


On sait que le dernier numéro imprimé de L’Illustration et diffusé, au moins partiellement, est le n°5290-5291 daté des 29 juillet – 5 août 1944. Il présente en couverture une photo intitulé « l’attentat contre le Führer : la salle après l’explosion de la bombe ». La première page intérieure est consacrée à un sujet plus académique : « Le grand prix de Rome en taille douce : L’Ange de la mort par Paul Daviaud », avec l’énoncé du sujet du concours. Comme c’est le cas depuis novembre 1940, la une comporte toujours à droite, la mention du nom du rédacteur politique, Jacques de Lesdain, face au « clan des Baschet » (René Baschet directeur, Louis Baschet codirecteur, Gaston Sorbets, rédacteur en chef). A l’intérieur figure encore, et pour la dernière fois, un très long article de Jacques de Lesdain qui s’interroge sur « L’avenir de la France ». Il commence par ces mots : « Il est insuffisant d’invoquer le hasard pour expliquer que le Führer soit sorti sain et sauf d’un effroyable drame manigancé avec une insigne perfidie. Un hasard qui sauve à diverses reprises et à diverses époques un homme dont la mort a été minutieusement complotée mérite le nom de providence ou de destin ». On imagine la tonalité de la suite.

AOÛT 1944 : Fin de parcours pour L'Illustration

Sur les 20 pages, 15, en y incluant la Une intérieure, sont consacrées à des articles « anodins » destinés à « meubler l’espace ». Passage en revue : Avec un poids lourd sur une des routes du ravitaillement. La maison des champs d’un citadin épris de terre (Paul-Emile Cadilhac), La décoration de l’église espagnole de la rue de la Pompe (R.P. Sertillanges) et des Fragments de Poème de France (Gaston Sorbets), « dont une partie s’accorde de façon saisissante aux événements actuels ». Compte tenu de la situation, presque deux mois après le débarquement des Alliés en Normandie, ce numéro n’a pu être diffusé que partiellement : ni l’ouest, à cause des combats en Normandie, ni la moitié sud du pays, à cause de la désorganisation des transports ne l’ont vu arriver. En fait, la diffusion semble avoir été circonscrite à la grande région parisienne et aux départements, jusqu’à la Loire. C’est cependant suffisant pour qu’on retrouve aujourd’hui encore et assez facilement des exemplaires de ce qui passe pour le dernier numéro…au terme de 101 ans de parution.

Dernier, mais certainement pas ultime. Contrairement à ce qu’affirme Jean-Noël Marchandiau, le numéro suivant (5292-5293, daté des 12 – 19 août 1944) a bien été tiré sur les presses de Bobigny et il n’est pas « resté à tout jamais dans les cartons ». Si le tirage en a été sans doute faible (quelques milliers d’exemplaires ?), sa diffusion a été encore plus chaotique : à la date de parution, Jacques de Lesdain, comme beaucoup d’autres journalistes ou ténors de la Collaboration, avait déjà pris le chemin de l’exil qui va le conduire vers Nancy puis vers Sigmaringen. Les Américains s’approchent de la capitale qui ne va pas tarder à se soulever. Bien qu’il soit très rare, ce numéro, à la différence de celui du 15 juin 1940 (le presque « mythique » n°5076) n’est pas introuvable. La première curiosité réside dans la une : le nom de Jacques de Lesdain est passé in-extremis à la trappe, de même que l’article qu’il donnait chaque semaine. On ignore d’ailleurs, si De Lesdain avait eu le temps d’en rédiger un. La couverture s’orne d’une grande photo (créditée DNP, agence photographique allemande) qui évoque « l’exode en Normandie ». Elle représente « un attelage et un véhicule qui semblent hérités de l’époque mérovingienne » (sic). Quant à la une intérieure, elle présente un « aspect nouveau des rues de Paris : un garage de bicyclettes devant les vitrines d’un grand magasin » et elle renvoie à une page, comportant plusieurs photos et un texte, le tout signé de Jean Clair-Guyot.

L’actualité est toutefois présente avec la rubrique « les événements et les hommes » et « l’exode en Normandie », illustrés par des photos fournies par Safara, DNP ou Fama, des agences avec lesquelles L’Illustration a travaillé durant l’Occupation. Face à ces 4 pages, les 12 autres donnent dans les articles « passe partout » : "Sa majesté le hasard" (Louis Reynaud), "Les œuvres et les hommes, l’éternel et l’accidentel" (Paul-Emile Cadilhac)," Lourmarin" (Georges Rémond), "Pour un ordre de la musique" (Jacques Sorbets), "Tradition nationale et classicisme" (Georges-G Toudouze), "Une belle lignée de pépiniéristes" (Jean Clair-Guyot) et un hommage à Louis Houticq sous la plume de Jacques Baschet. La publicité n’est pas absente, avec pas moins de 3 pleines pages: on y trouve ainsi des annonces pour Concreta, un parfum de Molinard, Kodak, les parfums Brunet, les gaines et soutien-gorge As de cœur, le stylo Ludo qui voisine avec l’encre stylographique Pélikan. Les fabricants de meubles du faubourg Saint-Antoine, les vins Patriarche, le dentifrice du fumeur Nicostyl, ou encore les cognacs Codet Frères et les parfums Lenthéric ont souscrit des encarts, dont plusieurs en couleur. Compte tenu du contexte, on peut donc être étonné de « l’abondance » relative des publicités. Au bas de la 4è de couverture, sont mentionnées les informations légales avec les noms de l’administrateur général, Jean Baschet (fils cadet de René Baschet) et de l’imprimeur gérant, Georges Huck, fils de Théodore Huck qui avait occupé des responsabilités au sein de l’administration de l’hebdomadaire.

L’ILLUSTRATION va t-elle REPARAITRE ?

Paris libéré, la question de la presse semble définitivement tranchée. Par une ordonnance du 30 septembre 1944, qui réglemente la presse périodique, toutes les publications parues pendant l’Occupation, d’abord suspendues, ont été interdites. On peut rappeler que, au moment où les combats faisaient encore rage, la nouvelle presse issue de la Résistance avait élu domicile dans les locaux de l’ancienne. C’est ainsi que le Parisien Libéré avait remplacé Le Petit Parisien. Du côté des Baschet qui comptent bien s’expliquer sur le rôle de Jacques de Lesdain, l’espoir de faire reparaître L’Illustration n’est pas totalement éteint. Des appels téléphoniques d’anciens abonnés et des courriers reçus rue Saint-Georges, tout semble les y encourager. Bientôt, on verra même arriver des demandes de numéros publiés entre 1940 et 1944, afin de compléter des collections. La plus célèbre est sans doute celle du roi Farouk en personne.

Face à ces demandes de lecteurs inquiets de ne pas retrouver « leur IlIustration», le service des abonnements doit même se fendre d’une lettre circulaire dans laquelle on lit en date du 29 septembre 1944: « Les circonstances ne nous ont pas permis de réaliser entièrement le fascicule du 12-19 août et le dernier numéro que vous avez dû recevoir portait la date du 29 juillet-5 août. Depuis cette date, aucun exemplaire de notre journal n’a pu être fabriqué, ni expédié et nous tenons à nous en excuser. La reprise de notre publication demandera encore un certain temps ». Le Chef du service des abonnements ne tait pas les difficultés matérielles : « Absence de courant électrique, manque de transports, pénurie de papier ». Mais il aborde aussi le volet juridique en ajoutant un peu plus loin : « Par ailleurs, vous n’ignorez pas les mesures qui concernent les journaux publiés sous l’occupation allemande. Aucun de ceux-ci ne peut reparaître avant qu’une enquête n’ait statué sur son rôle pendant cette période. L’Illustration, soumise à cette règle générale, a toujours observé la ligne de conduite que lui inspiraient son intégrité et son patriotisme. Son attitude ne doit pas être confondue avec celle de nombreux journaux qui se sont prêtés avec complaisance aux suggestions des services allemands de propagande ». On voit s’esquisser ce qui va être la ligne de défense de René et de Louis Baschet. Et de conclure à l’adresse du lecteur : « Vous pouvez être assuré de recevoir notre Journal dès parution du tout premier numéro de la nouvelle série ». Il est même prévu de « prolonger automatiquement l’abonnement souscrit antérieurement d’une durée légale à celle de l’interruption ». Reparaître, oui, mais avec quelle équipe directoriale et rédactionnelle ?

Faire recueillir à une Nouvelle Illustration, l'héritage de l'ancienne

Sans revenir sur les péripéties judiciaires évoquées dans un autre article ("Les Baschet et L’Illustration"), on peut rappeler quelques faits saillants, outre le fait que les troupes américaines campent dans les locaux de l’imprimerie de Bobigny à partir du 2 septembre. Au bout d’une semaine, « Louis Baschet leur rend visite, écrit Jean-Noël Marchandiau, pour leur indiquer les ateliers dans lesquels ils peuvent s’installer sans inconvénient ». Si l’on en croit le même auteur, il semble qu’ils n’en tiennent pas compte et « stockent un matériel considérable un peu partout dans l’usine », ce qui ne facilite pas son fonctionnement. Mais les Baschet peuvent-ils encore décider de quoi que ce soit ? Dès le 31 août, un administrateur provisoire, Alfred Corouge, a été désigné à la tête de l’entreprise. Conséquence immédiate : le siège de la rue Saint-Georges, l’imprimerie de Bobigny, le fonds de commerce (le journal et les éditions de L’Illustration) se retrouvent sous séquestre des Domaines. La suite, ce sera l’ouverture d’une information contre René et Louis Baschet, en décembre 1944, pour « atteinte à la sûreté de l’état ». Il s’en suivra un long combat juridique qui ne trouvera son épilogue qu’en 1954, avec la restitution des biens de Baschet et Cie. Entre temps, les Baschet auront bénéficié, en juillet 1948, d’un double classement de leur affaire. Il n’en va pas de même pour la société éditrice de L’Illustration : c’est le directeur des Domaines de la Seine, M. Limousin, qui a hérité de la Gestion de l’ensemble des biens de l’entreprise. Or, très vite va se poser la question de la re-parution, sous un nouveau titre, de feue L’illustration. Au ministère de l’Information, compte tenu de l’aura du magazine et de son rayonnement international d’avant guerre, on y est favorable.

Dès le 14 décembre 1944, le directeur de la Presse n’hésite pas à écrire au Ministre de l’information, qui n’est autre qu’André Malraux, pour suggérer cette re-parution. Le principe semblant acquis, il en précise les contours : « Nécessité de faire recueillir à une « Nouvelle Illustration » l’héritage de l’ancienne (...). C’est une douzaine de techniciens, travaillant en équipe qui constituent l’âme et la personnalité de la revue. Il suffit de dégager cette équipe du fond de commerce proprement dit pour hériter du véritable passé de l’Illustration, celui de la technique, de la qualité, de la probité intellectuelle, de la publicité mondiale ». Plus loin, est affirmée la nécessité de ne pas « dilapider l’acquis de l’ancienne Illustration », ce qui veut dire ne pas « rompre avec les traditions et la formule de l’ancienne revue ». Cela sous-entend donc « l’exploitation du journal par les ressources normales, recettes de vente au numéro, d’abonnement, publicité, recette des annonces, vente d’édition, travaux d’impression…Aucune subvention, pas même du gouvernement…Indépendance, objectivité, impartialité…Politique écartée des colonnes du journal…Contrôle régulier et officiel du tirage…Séparation absolue des espaces publicitaires et rédactionnels…Refus systématique de concéder la régie de la publicité ». Le Cabinet du général De Gaulle, qui préside alors le gouvernement provisoire semble appuyer l’initiative, tout comme le ministère de l’éducation nationale pour lequel « L’Illustration serait un outil incomparable (…). Cet organe constituait par ses archives, par son matériel, sa diffusion, une publication unique en Europe ». Et de conclure ce quasi-hommage post-mortem: « Il paraît inconcevable qu’un pareil moyen d’action et de propagande échappe au gouvernement et tout particulièrement dans les circonstances actuelles ».

On le voit donc, la re-parution de L’Illustration est programmée et on s’achemine non pas vers une nouvelle formule mais vers un véritable « clone » de l‘ancienne, avec la spécificité de la séparation entre pages de publicité et cahier rédactionnel. Or, si la formule avait ses avantages pour les relieurs de L’Illustration, elle a passablement vieilli et elle ne fait plus l’affaire des annonceurs qui veulent désormais que l’on associe pages publicitaires et textes. Question d’impact sur le lecteur. Ce que Jean-Noël Marchandiau a parfaitement résumé en écrivant que « France-Illustration, comme L’Illustration, fait figure de dinosaure face à un sémillant Paris-Match (…). Le temps des revues de prestige destinées à un vaste public est bien mort ».

GEORGES OUDARD ET FRANCE ILLUSTRATION

Pour relancer L’Illustration et en exclure totalement les Baschet, on va faire appel à Georges Oudard. Né en 1889 à Paris, il est devenu journaliste après avoir participé à la Grande guerre et il a commis divers ouvrages historiques (Pierre le grand, Vie de Law, Vieille Amérique, Cecil Rhodes, Croix gammée sur l’Europe centrale). Sa participation à la résistance lui a valu la Croix de guerre 1939-1945 et la Légion d’honneur, ainsi que la rosette de la Résistance. Il a été également, sous l’Occupation le fondateur de La France intérieure. Elu conseiller de l’Union française par l’Assemblée nationale, il présidera le groupe d’Union française et d’action sociale (UFAS), la nouvelle dénomination que prendra le groupe du RPF, le mouvement politique fondé par le général de Gaulle. Georges Oudard siège aussi dans les instances patronales, avec la présidence de l’Union syndicale de la presse périodique. Dans son Dictionnaire de la Politique française (Tome II), Henry Coston écrit : « Bien que sa biographie officielle commence en 1942, il semble bien que Georges Oudard ait eu une activité avant la guerre. Mais la chronique ne le dit pas. Il serait donc sorti tout armé de la cuisse de la résistance », ironise le polémiste d’extrême droite qui relève que son nom « figure au palmarès de l’action clandestine comme fondateur de La France Intérieure et membre du Conseil national de la Résistance ».

En fait, il semble bien que sa nomination à la tête de France Illustration doive beaucoup à sa proximité avec les milieux gaullistes : du Parti démocrate, Oudard passera à l’Union gaulliste, puis au RPF, avant les Républicains sociaux, pour finir à l’UNR. C’est en qualité qu’il siégera à l’Assemblée de l’Union française de 1947 à 1958, où il présidera le groupe gaulliste, avant de se retrouver au Conseil économique et social de 1962 à 1969. Georges Oudard est décédé le 21 avril 1971 à Paris. Il ne sera toutefois resté à la tête de France Illustration que pendant un peu plus de deux ans, avant de céder son fauteuil en 1948 à Gilbert Cahen-Salvador. Né à Paris le 5 octobre 1911, c’est lui qui va diriger la revue jusqu'à son absorption par Fémina à la fin de 1955. Fils de Georges Cahen-Salvador, un juriste réputé, il a fait ses études à la faculté de droit et des lettres et à l’école des sciences politiques, ce qui lui vaudra de se retrouver à la vice-présidence du conseil d’état. En 1945, il est chef de cabinet adjoint du ministre de l’information, puis rédacteur en chef d’International News service en France de 1946 à 1948. Après la disparition de France Illustration, il poursuivra sa carrière au sein du groupe Publicis, comme administrateur général et Président directeur général de la société du drugstore des Champs-Elysées, à l’ombre de Marcel Bleustein-Blanchet.

Autre figure qui préside la société éditrice jusqu’à la fin, Vincent Delpuech (1888-1966) a un parcours qui mérite qu’on s’y arrête. Patron du Petit Provençal avant guerre et sénateur des Bouches du Rhône, il a voté les pleins pouvoirs au maréchal Pétain, le 10 juillet 1940 et il a été nommé au Comité d’organisation de la presse par le régime de Vichy. Associé à la société Interfrance-information, il est aussi administrateur de L’Œuvre, le journal de Marcel Déat, qui préside aux destinées du RNP, un des principaux partis collaborationnistes. Arrêté en 1944, il a été déclaré inéligible, mais finalement acquitté par un tribunal de l’Epuration. Sa carrière pourra alors redémarrer comme conseiller de l’Union Française (1951-1955) puis comme sénateur des Bouches du Rhône de 1955 jusqu’à sa mort, en 1966. Sa présidence de la société éditrice de France Illustration lui valut de présider la Fédération nationale de la presse hebdomadaire et périodique. Si l’on en croit Henry Coston, il y aurait eu un « modus vivendi » entre lui et Gaston Deferre qui avait fondé Le Provençal sur les ruines du Petit Provençal en 1944. Fermons ici la parenthèse des directeurs de France Illustration, pour revenir à la reparution de l’hebdomadaire en 1945.

1945 : Trois numéros spéciaux en attendant France Illustration

Dès le printemps 1945, en attendant de pouvoir reprendre le rythme hebdomadaire, la nouvelle équipe mise en place par Georges Oudard peut se rôder avec la réalisation de trois numéros. Sans afficher une périodicité régulière, ils relatent trois moments forts de la guerre. Le premier paraît en février 1945 sous le titre L’Angleterre en guerre. Le second sort des presses de Bobigny en avril de la même année, sous le titre Les Etats-Unis en guerre. On y trouve plusieurs articles abondamment illustrés, dont un seul est signé par Ludovic Naudeau. Le dernier, paru en août 1945 reconstitue "Les Etapes de la victoire", sur la quatrième de couverture, on peut lire que « ce numéro a été tiré sur les presses de l’imprimerie de Bobigny (sous séquestre de l’administration des domaines - Alfred Corouge, imprimeur». Trois numéros que les collectionneurs recherchent aujourd’hui. Sans être extrêmement rares, ils ont le mérite de reprendre la présentation de l’ancienne formule tout en annonçant France Illustration.

6 OCTOBRE 1945 : LE GENERAL DE GAULLE A LA UNE DU N° 1DE FRANCE ILLUSTRATION

Les habitués de L’Illustration devront finalement attendre le 6 octobre 1945 pour découvrir le premier numéro de France Illustration, avec « Charles Gaulle, président du gouvernement provisoire de la République française » qui occupe toute la une de couverture. A la lecture du seul titre, on mesure bien que si officiellement il faut jeter L’Illustration aux orties, cela n’interdit pas un clin d’œil aux anciens lecteurs dont on sait, via leur courrier reçu rue Saint-Georges, qu’ils sont pour beaucoup en manque de leur défunte Illustration. Cette volonté de capter le lectorat ancien se retrouve d’ailleurs chez nombre de publications : Le Parisien libéré naît sur les décombres du Petit Parisien, tandis que Le Petit Provençal a dû céder la place au Provençal, pour ne citer que ceux-là. Outre le titre inscrit dans un bandeau rouge, la mise en page intérieure est la copie conforme de celle de L’Illustration d‘avant son interdiction. Dotée de 32 pages, la revue renoue avec la publicité, dont plusieurs en pleine page (Les bons de la libération, Le cognac Courvoisier, Les parfums Caron). La 4e de couverture, en quadrichromie, est réservée aux Parfums du chevalier d’Orsay et à leur nouvelle création, Arome 3. Pour les reste, on retrouve des annonceurs fidèles d’avant guerre, comme les lames Gillette ou les meubles Etienne. En pages intérieures, l’équipe rédactionnelle sous l’autorité de Georges Oudard « directeur général », en même temps que directeur gérant, entend bien marquer la rupture éditoriale.

Le choix de la photo de couverture intérieure, avec Pierre Laval entouré de dignitaires allemands, n’est pas innocent, pas plus que le titre « le maquignon ». Sans doute extraite des archives du journal, il s’agit de la « photographie de l’homme qui souhaitait la victoire de l’Allemagne et qui doit rendre aujourd’hui compte de ses crimes à la justice de son pays, prise au temps de la collaboration avec l’ennemi, à l’exposition de la France européenne ». On exorcise le passé mais on se garde bien toutefois de rappeler que le maître d’œuvre de l’exposition fut Jacques de Lesdain, rédacteur politique de L’Illustration, imposé dès l’automne 1940 par l’ambassade d’Allemagne aux Baschet qui ne parvinrent jamais à l’écarter, malgré plusieurs tentatives. Des collaborateurs, il est aussi question à l’intérieur avec une demi-page intitulée « Quand ils étaient au service de l’ennemi », principalement centrée sur Joseph Darnand, « le traître (qui) va expier ».

En feuilletant ce numéro, on peut aussi s’étonner de l’absence de tous propos liminaires, une pratique pourtant habituelle dans un premier numéro. La seule innovation se limite en fait à une page intitulée « Une semaine du monde » qui fait le point de l’actualité en quelques photos accompagnées d’une courte notice. Dès la page 3 on retrouve la signature de Ludovic Naudeau, dont les premiers papiers pour l’Illustration remontent à l’époque de la Révolution russe. Il y évoque « La France (qui) se prépare à voter » en vue d’adopter une nouvelle constitution. Les autres articles sont plus anecdotiques : "Les secrets du V Mail ou comment 170.000 lettres tiendront-elles dans 2 sacs", "L’Indochine du passé" (P. Stern),"L’Indochine d’aujourd’hui" (R. Davée), avec deux pages en quadrichromie. Plus surprenante est la signature de Paul Eluard qui traite de « La pensée française devant le monde. La poésie ». Le retour à Paris des œuvres d’art qui avaient quitté la capitale en 1940 (« Van Dyck embrasse Fragonard » fait l’objet d’un article de Germaine Susini, avant des chroniques littéraires (André Rousseaux), théâtrales et cinématographiques (François de Roux). Le reste de la revue est dédiée aux « leçons de l’histoire » de Roger Céré, à « La fin du drame birman » et au « Patriarcat russe, animateur du monde orthodoxe », développé sur 3 pages par Georges Luciani. Quelques échos s’intéressent aussi aux sports avec « le prix de l’Arc de Triomphe » et les « Athlètes et boxeurs en vedette », où l’on relève la signature de Gaston Bénac, chroniqueur sportif bien connu. Ce n’est sans doute pas assez pour susciter l’enthousiasme d’un nouveau lectorat, mais suffisamment pour satisfaire, au moins provisoirement, une partie de l’ancien certainement comblé et rassuré de retrouver « son » Illustration. Le tout est vendu 40 francs, le tarif de l’abonnement étant fixé pour la France et les colonies françaises à « 500 francs pour trois mois et 1.000 francs pour 6 mois ». Dans l’édition de 1946 de l’Annuaire de la presse française, France illustration se décrit comme « la publication de qualité au service exclusif du rayonnement de la France, à l’intérieur comme à l’extérieur (qui) a pour meilleure publicité la valeur de ses articles et de sa présentation ». La publicité, traitée en interne par la revue avant guerre, a été affermée à l’OGPP et fonctionne donc désormais en externe. Il faut compter 80.000 francs pour un pleine page et 130.000 francs pour la page en quadrichromie.

Au final, entre l’ultime numéro de L’Illustration disparue en août 1944 et le premier de France Illustration, sorti en octobre 1945, si l’on excepte les trois hors série parus en 1945, il ne se sera écoulé guère plus de 14 mois. Malgré la tentative de renouer avec les prestigieux numéros spéciaux d’avant guerre comme celui de Noël ou de l’automobile, voire de l’aviation, France Illustration ne parviendra à survivre que dix ans. Changement de formule et de format au début des années 1950, adoption d’une nouvelle périodicité mensuelle en 1953, rien n’y fera, pas plus que l’absorption en 1948 du concurrent, Le Monde Illustré. La diffusion peine à décoller et ne dépassera guère les 75.000 exemplaires en 1948, avant de s’étioler peu à peu. C’est deux fois moins qu’en 1939 et trois fois moins qu’à l’aube des années 1930. Les temps ont changé et l’on confie de plus en plus rarement au relieur le soin de rassembler les fascicules dans ces reliures qui faisaient la fierté des bibliothèques bourgeoises. C’est ce qui explique qu’il soit assez difficile de retrouver des collections de France Illustration soigneusement reliée et, le plus souvent, on s’en est remis à la fameuse reliure mobile Aclé que proposait la revue. On ne s’étonnera donc pas que les collections de France Illustration reliées se négocient encore à un bon prix aujourd’hui.

Fin d’une époque. L’aventure de France Illustration n’aura finalement pas dépassé le cap des dix ans. La conclusion, laissons-la à Roger Baschet qui écrit dans sa monographie familiale, Les Baschet : « Je ne parlerai pas de France Illustration. Cette pâle imitation avait été l’œuvre d’un petit imprimeur, M. Corouge, qui s’était fait donner le droit de siéger rue Saint-Georges, après la manœuvres d’Albert Bayet. Il échoua et fut remplacé par M. Oudard, puis par M. Delpuech. Ce dernier ne parvint pas à un meilleur résultat même après l’avoir associé un moment à celui de Fémina, sur la couverture de Réalités. Ce qui prouve que l’extraordinaire diffusion de L’Illustration d’avant la guerre était liée à la qualité des hommes qui en avaient la charge » Un jugement sans doute sévère mais qui n’en contient pas moins une part de vérité.

Jean Paul Perrin